PHOENIX

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Avec Phoenix, ORAS ne vise plus seulement les poètes mais s’adresse également aux plasticiens. A l’origine de ce projet, une loi mécanique selon laquelle « une masse en mouvement a la particularité de produire un travail grâce à sa vitesse ». Le résultat : une sculpture en bois lamellé, de deux tonnes et demi, destinée à la frappe de médaillons grand format [330 x 330 mm] dans des métaux nobles comme l’argent, l’or ou le cuivre.

Les études et dessins préparatoires pour Phoenix dureront deux ans, de 1982 à 1983. Deux années durant lesquelles ORAS consultera de nombreux livres d’atelier relatifs au principe de la roue dentée. Car cette fois, ce n’est plus l’énergie éolienne ou solaire qui est mise en œuvre, mais bien la force humaine.

Autre problème auquel est confronté pour la première fois ORAS : le manque d’espace. Il décide donc de réaliser au préalable un dessin en taille réelle [échelle 1 sur 1], comme le font les constructeurs automobiles. Pour ce faire, il construit une table à dessin de 10 sur 3 mètres qu’il entrepose dans son atelier, rue Philippe de Champagne. Ce n’est qu’une fois le dessin terminé que chacune des pièces pourra être fabriquée indépendamment… pour être par la suite assemblées dans un atelier plus spacieux.

Au final, Phoenix mesurera 6 mètres de haut sur 11 mètres de long et 4,5 mètres de large. Pour un poids total de 2500 kilos. Un label en bas-relief, créé spécialement, est appliqué sur la sculpture. Il représente l’Oiseau Benu [déjà présent dans le premier manifeste du Mass And Individual Moving]. Egalement apposé sur le marteau, l’intitulé Mass And Individual Moving, traduit en latin [Massarum Atque Individuorum Motus]. L’ensemble des médaillons frappés portera le nom de Phoenix Works.

La première mondiale de Phoenix a lieu à Middelburg, en 1984, dans la cour intérieure de la Bibliothèque Provinciale transformée pour l’occasion en espace d’exposition. Phoenix impressionne par ses dimensions, par la perfection de ses lignes et par l’équilibre, la force qui émane de l’ensemble. La sculpture n’est pas encore jaune mais bien grise, poncée à l’eau durant plusieurs semaines jusqu’à atteindre un très bel effet « poli miroir ».

Le premier médaillon frappé représente l’empreinte du sol sur lequel repose l’enclume. Cette empreinte est frappée deux fois : une première fois sur une fine feuille d’aluminium. Une seconde, sur une épaisse couche de kaolin. Le médaillon en aluminium est reproduit à plusieurs exemplaires et distribué aux passants.

Cette idée d’empreinte, initiée par l’artiste hollandais Nico Van Boezem, inspire ORAS qui multiplie les expériences. En 1989, il frappe l’empreinte du kilomètre zéro, pierre située dans la cour intérieure de l’Hôtel de Ville de Bruxelles.

En 1998, ORAS est invité dans le cadre de la foire Flanders Technology [Gent] à frapper sur place le logo de l’événement représentant une poignée de main entre un homme et un androïde.

Du 1er au 31 janvier 2000, à Roeselare, ORAS frappe aléatoirement sur du cuivre rouge les trente pièces du puzzle « Reis naar een Nieuwe Tijdperk » [230 mm x 230 mm]. Une fois assemblées, ces trente pièces forment un panneau [1380 mm x 1150 mm] représentant le mouvement de la terre et du soleil et symbolisant la mécanique céleste. L’adresse géographique de Roeselare immortalise l’événement : 50° 57’ N 3° 7’ E.

Comme toutes les sculptures précédentes, Phoenix reflète les préoccupations de l’artiste. Cette fois, plus encore que pour Pioneer, c’est la précision du mécanisme, le design soigné et le caractère monumental qui priment […]

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Barbara Hahn, Vincent Lambert, Xavier Looze, Serge Nicolas, Jean-Claude Desclin, Frans Pans, Pol De Zwijger et Roland Van Cauwenberg.

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GLORIA

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ORAS est à Middelburg, pour la première mondiale de Phoenix, lorsqu’il commence à travailler aux dessins préparatoires de Gloria.

A l’origine de cette sculpture, une demande officielle de l’Openlucht museum voor beeldhouwkunst de Middelheim [Anvers]. Dans le cadre d’une exposition sur le thème de l’automobile, les responsables du Musée font appel à plusieurs artistes de renommée internationale et leur demandent de soumettre un projet artistique. ORAS conçoit Gloria, une cellule ovoïde habitable se déplaçant par balancement autour d’un axe imaginaire. Gloria est retenue par le jury de sélection.

Reste toutefois à l’artiste la responsabilité de trouver un sponsor. C’est Sidal Aluminium, usine située à Duffel (B), qui accepte de sponsoriser Gloria. En plus de fournir les matériaux de base, nécessaires à la construction de la sculpture, Sidal couvrira également les frais de cintrage des pièces d’aluminium.

Malgré le budget mis à disposition, ORAS se rend rapidement à l’évidence : celui-ci ne permettra pas de sous-traiter les travaux de soudure. Il décide alors d’apprendre, via une firme spécialisée, les techniques de soudure d’aluminium et de calibrage des pièces cintrées.

Pour des raisons pratiques liées au transport, Gloria est réalisée en pièces démontables [16 pièces au total].Terminée, la sculpture fait 4,50 mètres de haut, pour 4 mètres de long et 4 mètres de large. Son poids total approche 1200 kilos [hors batteries et moteurs]. Elle peut atteindre une vitesse de 6 kilomètres/heure.

Le vernissage de l’exposition a lieu à Middelheim en juillet 1985. Gloria est aboutie, et ce malgré des délais ultra courts. Deux mois au total. Pour respecter ces deadlines, ORAS travaille sur base d’un retro-planning strict, suivi à la lettre par chacun des cinq membres de l’équipe.

Gloria est présentée non motorisée, en tant qu’objet d’art. ORAS refuse d’exposer dans le parc, aux côtés des autres sculptures et exige que Gloria soit parquée dans la rue, entre les voitures. Une démarche [plutôt originale] qui s’inscrit clairement dans la lignée du Mass Moving et du Mass And Individual Moving.

Ce n’est qu’après l’exposition de Middelheim qu’ORAS débute les travaux de motorisation. Presque par hasard, il déniche deux moteurs électriques de Roll Royce à l’abandon [moteurs d’occasion de chacun 24 volts], qu’il fait tester dans un atelier spécialisé. Les quatre batteries de traction [4 x 6 volts] sont achetées neuves.

Les premiers tests de stabilité et de balancement ont lieu dans l’atelier d’ORAS, rue Masui. L’assistant d’ORAS, Vincent Lambert, prend les commandes de Gloria tandis qu’ORAS surveille le bon fonctionnement des opérations. Le premier essai est concluant. Gloria parcourt cinq mètres. Puis dix. Puis quinze. ORAS est rassuré et certain d’une chose : « Si Gloria peut faire 15 mètres, elle peut faire 1500 kilomètres ».

La première mondiale de Gloria en tant que sculpture mobile a lieu à Leffingen-Leuren [Middelkerke], en septembre 1986. ORAS y est invité dans le cadre du Festival annuel de la Musique. Gloria est placée le long du canal. Au coucher du soleil, il est convenu que la sculpture se mette en mouvement et rejoigne la Grand place de l’église, située à un kilomètre de là. Le long du canal, une péniche [transformée en salle d’exposition] accompagne Gloria. Aux commandes de la cellule ovoïde : le pilote et le copilote, auxquels s’ajoute un ingénieur du son chargé d’enregistrer [dans le cadre de recherches universitaires sur les sons et musiques] les craquements de la sculpture en mouvement. A l’extérieur, parmi le public, ORAS « prêt à se jeter sous la sculpture à la moindre défaillance technique ». Un baptême du feu réussit pour Gloria qui parcourt aisément la distance prévue.

Vient alors la troisième et dernière facette : l’animation. Gloria plait au grand public, incontestablement. C’est sans doute la sculpture d’ORAS la plus attractive. Son pouvoir de séduction provient de sa forme, rappelant les coquilles des mollusques marins primitifs. Mais également de son mode de déplacement, par balancement, basé sur un savant jeu d’équilibres et de déséquilibres. La cellule ovoïde est placée entre deux roues alimentées par deux moteurs indépendants. Les batteries, placées sous la cellule, font office de ballaste [250 kilos]. Le succès de Gloria dépend également en grande partie des qualités du pilote. Un système de doubles colonnes poussoir permet de diriger la sculpture de l’intérieur, par l’alimentation successive ou simultanée des deux moteurs électriques.

L’été 1986, la ville de Rotterdam invite ORAS dans le cadre du Festival voor Hedendaagse Kunst. A partir de midi, Gloria parade dans les rues de Rotterdam, au beau milieu du trafic, en pleine heure d’affluence. Idem le soir, dans le quartier à la mode, très fréquenté. Le succès auprès du public est immédiat. La même nuit, des vandales mettent le feu à la sculpture. Les dégâts s’élèvent à 10.000 euro.

Trois ans plus tard, en 1989, la télévision japonaise invite ORAS à exposer au Japon, dans le cadre de l’émission japonaise « How much for the whole world ». Le budget pour transporter les trois sculptures [Gloria, Phoenix et Les Héros du Grand Paradoxe] est colossal. ORAS pense alors à la Grand Place de Bruxelles et parvient à convaincre l’échevin de la culture. Avec l’accord du commissaire de police, Gloria est présentée sur la place mythique. Le succès est énorme, aussi bien auprès du public que de la presse.

En 1990, à Tournai, Gloria est intégrée pour la première fois dans un spectacle scénarisé, organisé dans le cadre de la Nuit des Intrigues.

La même année, ORAS est invité à Vlissingen. Très vite, l’ère du festival l’ennuie et il décide de quitter l’espace d’exposition et de déambuler avec Gloria dans les rues de la ville, sans autorisation officielle et au nez de la police.

Gloria est, par la suite, exposée à de nombreuses reprises lors d’événements culturels et/ou artistiques : Reis naar een Nieuwe Tijdperk [Middelkerke – 1998], Millenium [Roeselare – 2000], Parade [Nanterre – 2000], Outlet Shopping [Maasmechelen – 2002], Fête de village [Mesnil L’Eglise – 2002], …

De par sa mobilité, son design soigné et son caractère monumental, Gloria peut être considérée comme la première Mecano-Sculpture. Il faudra toutefois attendre 1989 et les Sept Héros du Grand Paradoxe pour que l’expression « Mecano-Art » apparaisse officiellement dans la presse […]

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Barbara Hahn, Vincent Lambert, Xavier Looze, Serge Nicolas, Frans Pans, Bilou et Roland Van Cauwenberg.

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HEROS DU GRAND PARADOXE [1]

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ORAS considère les Sept Héros du Grand Paradoxe comme son œuvre majeure, l’aboutissement de tout ce qui précède.

Le caractère unique de cette œuvre provient du fait que les sept Héros sont parfaitement identiques, pièce pour pièce. Il n’y a pas de meneur, pas de hiérarchie. Tous se déplacent à la même vitesse, d’après le même mécanisme. La couleur blanche domine, comme symbole de pureté absolue. Une démarche intéressante qui pourrait s’inscrire dans la lignée de la peinture industrielle et du principe de reproduction par sérigraphie des années 60. Toutefois, dans le cas d’ORAS, il ne s’agit pas de peintures mais de sculptures monumentales, en mouvement. En créant sept Héros parfaitement identiques, ORAS rejette les aspects décoratifs et conceptuels de l’art. Il rend tout choix, toute préférence impossible. Il désamorce, en quelque sorte, le processus émotif.

Nous sommes en 1985. ORAS connaît un succès grandissant et parcourt l’Europe avec Phoenix, Gloria, … Une nuit, il rêve de son père décédé quelques années auparavant et des marais de son enfance. Posé sur l’épaule paternelle, un héron. Le lendemain, ORAS commence à travailler sur les premiers dessins des Sept Héros du Grand Paradoxe. Son idée initiale est de créer une sculpture monumentale dans la lignée de ses œuvres précédentes mais se déplaçant par pas. Les premiers croquis sont décevants. Dans l’élan de Gloria, ORAS conçoit une sculpture trop massive, trop « raide ». Il dessinera ainsi plusieurs mois d’affilée. En vain. Jusqu’au jour où lui vient l’idée géniale de basculer l’ensemble de 15 degrés par rapport à la verticale. Le premier Héros était né, avec cette impression de légèreté et de dynamisme due à l’inclinaison. Pourquoi sept ? Cette idée jaillit de la bouche d’ORAS lors d’une interview. Sans y avoir réfléchi au préalable, il déclara au journaliste : « Il n’y en aura pas un… mais sept. Historiquement, c’est unique ! ». ORAS rêve alors d’une caravane de sculptures monumentales, traversant les plus grandes métropoles du monde, pas après pas.

Reste toutefois deux problèmes. Le premier d’ordre technique. Le second d’ordre financier. Comment assurer la stabilité des Héros en mouvement compte tenu de cette inclinaison de 15 degrés ? C’est pour solutionner ce problème d’équilibre qu’ORAS ajouta à posteriori les câbles de traction. Les pointes d’aluminium suivront par la suite, mais cette fois dans un but uniquement esthétique.

Second problème rencontré : le budget nécessaire à la réalisation des Sept Héros du Grand Paradoxe, à savoir deux millions de francs belges. ORAS trouve ici et là quelques centaines de milliers de francs (sponsors, amis, ressources personnelles, …) mais cela ne suffit pas. Il décide alors de réaliser au préalable un prototype échelle 1 sur 1. Tout est calculé, analysé, testé dans un seul but : réduire les coûts au maximum. Au total, cinq personnes travailleront un an, à temps plein, sur ce prototype qui permettra au final des économies colossales. Fin 1987, ORAS procède à l’achat groupé des matériaux nécessaires à la construction en série des Sept Héros du Grand Paradoxe : acier, chaînes, roues dentées, roulements, aluminium pré découpé et pré plié, moteurs, … Les prix sont négociés à l’arrachée. ORAS paie comptant. Au final, les Héros feront 6 mètres de haut, pour 4 mètres de long et 2,85 mètres de large. Le poids par sculpture est de 350 kilos.

Ce qui précède illustre clairement la démarche d’ORAS en tant qu’artiste et nous éclaire quant au processus de création sous-jacent. ORAS n’est pas un intuitif pur. Il se fie bien entendu à ses pulsions créatrices mais sans toutefois leur faire aveuglement confiance. Chez ORAS, tout naît d’un savant mélange entre instinct et réflexion. Il dit lui-même « négocier l’intuition ».

ORAS a cinquante ans lorsqu’il conçoit et réalise les Sept Héros du Grand Paradoxe. Un œuvre maîtresse qui lui ressemble étrangement : « En présence des Héros, j’aime prendre du recul, m’isoler pour mieux les contempler. Je dialogue avec eux. Je leur parle et ils me répondent. Nous communiquons. Les Héros n’ont pas d’identité propre. Ils fonctionnent comme un ensemble, comme un miroir. En réalité, je me parle à moi-même […] ». Les Héros ne font appel ni à l’amitié, ni à la compassion. Ils se déplacent en meute, fiers, arrogants, secrets, indifférents à ce qui les entoure. Ils s’auto suffisent. Ce qui n’est pas sans rappeler l’attitude d’ORAS qu’il qualifie lui-même de « Splendid Isolation », en réaction à l’autorité régnante.

C’est pour qualifier les Sept Héros du Grand Paradoxe que l’expression « Mecano-Art » est née, en 1988. Il est toutefois difficile de mentionner avec précision qui en est l’auteur. Les journalistes ? ORAS ? Le seul élément certain est le contexte dans lequel ce terme est apparu.

Nous sommes en mars 1988. ORAS reçoit de l’Institut de Design anversois [Studiecentrum voor techniek en ingenieurswetenschappen] le premier prix honorifique de l’Oeuf d’Or [Tech-art primeurprijs], qui consacre les Sept Héros du Grand Paradoxe « œuvre de l’année ». Lors de la cérémonie de remise de prix, ORAS prend la parole et insiste sur la force, l’élégance et le caractère mécanique des Héros. Le lendemain, toute la presse belge, écrite et audiovisuelle, fait l’écho de cet événement. L’art d’ORAS y est qualifié de « Mecano-Art ».

La première mondiale des Sept Héros du Grand Paradoxe a lieu à Leffingen-Leuren, en septembre 1988, dans le cadre du Festival de Musique.

Compte tenu du succès de cette première mondiale, ORAS relève un pari insensé : recevoir de la Ville les autorisations nécessaires pour traverser avec les Héros le centre de Bruxelles, du Nord au Sud. Et ce, pas n’importe quand : la veille de la Saint Sylvestre, en pleine heure de pointe.

Pari gagné ! Le 30 décembre 1988, ORAS s’installe sur la Place Rogier où a lieu le montage des Héros. Le matin du 31, les Sept Héros du Grand Paradoxe sont positionnés et prêts pour le départ, prévu à midi pile. Point d’arrivée : la Place de la Monnaie, 12 heures plus tard. La parade des Héros a un impact colossal sur le trafic. Les automobilistes s’arrêtent, s’interrogent, questionnent, observent. « D’où viennent ces machines ? » demande un passant ébahi. « Visiblement du ciel ! » répond un autre, abasourdi par ce spectacle peu banal. Le chaos est total ! Imperturbables, les Sept Héros du Grand Paradoxe continuent paisiblement leur migration, à raison de 35 secondes par pas de 800 millimètres. Un peu trop paisiblement d’ailleurs au goût de certains policiers sur place, impatients à l’idée de rejoindre leur famille et amis pour les festivités de la Saint Sylvestre. Peu avant minuit, ORAS décide, compte tenu du retard pris par les Héros, de modifier l’itinéraire initial et de terminer la parade sur la Place de Brouckère. Il est minuit passé. Nous sommes le 1er janvier 1989. Quelques heures plus tard, toute la presse belge fera écho de cet événement exceptionnel.

Tout aussi exceptionnelle la rencontre fortuite d’ORAS avec un journaliste japonais. Le journaliste remarque les Sept Héros du Grand Paradoxe alors que l’autocar touristique dans lequel il voyage est à l’arrêt, suite aux problèmes de circulation. A la hâte, il demande à parler au « concepteur des machines », ORAS, auquel il donne sa carte de visite. De cette brève rencontre naîtra quelques mois plus tard l’exposition Mecano-Art sur la Grand Place de Bruxelles, dans le cadre de l’émission japonaise « East meets West ».

La même année, ORAS expose les Sept Héros du Grand Paradoxe dans les Halles de Schaarbeek, à Bruxelles. L’événement est intitulé « Paradoxe Hal » et met en présence les Héros et l’artiste peintre Zazou. Le compositeur multi instrumentaliste luxembourgeois André Mergenthaler est également présent et donne à l’ensemble, via une musique lancinante et répétitive, un côté irréel.

Les invitations se succèdent : Paris [Fête du Forum, Forum des Halles], Luxembourg [Monumental performance live], Anvers [Capitale culturelle de l’Europe], etc.

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HEROS DU GRAND PARADOXE [2]

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Mais l’événement le plus ambitieux est peut-être l’exposition des Sept Héros du Grand Paradoxe à Vancouver, Canada, en 1991. L’invitation émane de Michel Lefebvre, producteur canadien de musiques du monde et ami d’ORAS. Son projet initial : exposer les Héros à travers tout le Canada et les Etats-Unis.

Malheureusement, les autorisations et assurances nécessaires sont quasi impossibles à décrocher. Le projet final se réduit donc considérablement mais reste toutefois complexe : transporter par bateau, en pièces détachées, les Sept Héros du Grand Paradoxe afin de les exposer durant une semaine à Vancouver. Une fois de plus, ORAS négocie ! Auprès de la Compagnie Maritime Belge d’abord, de laquelle il reçoit gracieusement le transport par bateau Anvers-Montréal ainsi que la mise à disposition d’un container flambant neuf. Des Chemins de fer transcanadiens ensuite, desquels il reçoit le transport du container Montréal-Vancouver. Reste à charger les pièces détachées et le matériel nécessaire au montage. Une fois de plus, le budget ne permet de sous-traiter cette tache délicate et difficile à une firme spécialisée. Peu importe, ORAS en a vu d’autres. Afin de se familiariser avec les techniques de remplissage de containers, il simule dans son atelier de la rue Masui un container de 12 mètres de long. A l’arrivée, pas un boulon ne manquera à l’appel. L’exposition des Héros à Vancouver est un succès.

Au Canada comme partout ailleurs, les Héros impressionnent, intimident. Alors, pour se rassurer, les passants renomment les sculptures, leur inventent une identité, les rattachent à ce qu’ils connaissent. Les Héros deviennent ainsi les « Oiseaux », les « Hérons », les « Insectes », les « Robots », … Ce que ORAS préfère ? Le moment ultime où la pointe est à la verticale, car « cela leur enlève toute expression figurative ».

ORAS a un peu plus de cinquante ans lorsqu’il conçoit et réalise les Sept Héros du Grand Paradoxe. « Son œuvre de maturité », comme il aime l’appeler. A ce stade, il a la conviction d’avoir fait les bons choix et a confiance en l’avenir.

Il sait pourtant que les portes des musées seront trop étroites pour accueillir les Sept Héros de Grand Paradoxe. Il sait aussi que la liberté a un prix et contient une part de risque. Avec les Héros et les œuvres ultérieures, il confirme toutefois son choix d’évoluer dans la rue et sur les places publiques. Parce que « ce n’est qu’en dehors des sentiers battus qu’on peut courir librement ».

Et lorsqu’on demande aujourd’hui à ORAS pourquoi il a toujours refusé de réaliser des Héros miniatures, faciles à commercialiser, il répond « ne pas être un marchand, mais un seigneur des rêves ».

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Barbara Hahn, Vincent Lambert, Xavier Looze, Serge Nicolas, Michel Lefebvre.

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ELDORADO & STATIONS INTERPLANETAIRES

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ORAS expose les Sept Héros du Grand Paradoxe à travers l’Europe lorsqu’il commence à concevoir Eldorado, nom donné au prototype duquel seront issues par la suite les trois Stations Interplanétaires.

Initialement, le principe mécanique d’Eldorado est similaire à celui des sept Héros. Toutefois, en cours de route, ORAS ressent rapidement le besoin d’innover, d’aller au-delà de ce qui a été fait précédemment.

Première innovation, la silhouette ne rappelant plus celle d’un oiseau mais celle d’un homme. Un gardien. Ensuite, l’œil, qui exigera à lui seul d’importantes études préparatoires afin d’éviter de tomber dans le classicisme. Enfin, le mouvement de la Mecano-Sculpture qui ne marche plus mais esquisse un pas, pour revenir ensuite à sa position initiale.

Ce mouvement est important pour ORAS. Il le qualifie de « pas de danse » et parle d’un « mouvement automatique, hypnotique, lancinant à la manière des pendules ». A quoi s’ajoute le caractère autonome d’Eldorado qui n’exige pas autant d’attention que ne l’exigeaient les Sept Héros du Grand Paradoxe. Enfin, ORAS expérimente pour la première fois les techniques de construction en triangulation, similaires à celles utilisées pour la construction de la Tour Eiffel. Le registre exploité est celui des instruments de mesure et de la mécanique industrielle.

A posteriori, il est toutefois indéniable qu’Eldorado se différencie des autres Mecano-Sculptures. Principalement, de part la couronne lumineuse dont l’affuble ORAS. Le caractère ludique, léger et décoratif de l’ensemble est inattendu. Lorsqu’on le questionne sur ce point, ORAS évoque « son désir d’explorer les différentes facettes de son âme ». Et ce, même si « le dark side reprend rapidement le dessus ». Avec Eldorado, tout est là. La richesse est à portée de main. ORAS rêve secrètement d’insouciance, de beauté et d’abondance.

Un rêve de courte durée. Issus d’Eldorado, les Stations Interplanétaires retrouvent le sérieux, la profondeur et l’arrogance des Sept Héros du Grand Paradoxe. Et si l’Eldorado était ailleurs ? ORAS construit trois Stations Interplanétaires et fait ainsi référence à la conquête spatiale, à la mécanique céleste. Il a la conviction profonde que « sans espace, il n’y a pas d’issue ». Et d’ajouter : « Certains se contentent de leur maison, de leur jardin, de leur village, de leur pays… moi, non ! »

Difficile pour ORAS, suite au succès des Sept Héros du Grand Paradoxe et à l’émergence de l’intitulé Mecano-Art, de garder le cap. Pourquoi ne pas s’être arrêté après les Héros ? Pourquoi ne pas s’être contenté d’exposer les Mecano-Sculptures à travers l’Europe ? Voire même d’en réaliser des exemplaires miniatures afin de les commercialiser, comme cela lui a été proposé ? Parce que ORAS a toujours eu « le besoin viscéral de continuer à expérimenter de nouvelles choses, à innover, à s’aventurer au-delà des balises ». La sécurité ne l’intéresse pas. Jusqu’à aujourd’hui, ORAS s’est toujours mis en porte à faux, volontairement. Instinctivement. Se mettre en danger, c’est pour lui ne pas laisser ses rêves ‘lettre morte’, ne pas s’enliser dans la facilité du moment.

Par la suite, les Stations Interplanétaires seront souvent exposées aux côtés d’autres sculptures, elle aussi quelque peu « différentes » : Génération Spontanée […]

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Barbara Hahn, Vincent Lambert, Xavier Looze.

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GENERATION SPONTANEE

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Début des années 90, un événement tragique marque ORAS et influence l’évolution du Mecano-Art. Son assistant, qu’il considère comme son fils, fait une tentative de suicide. Il a alors 21 ans et travaille aux côtés d’ORAS depuis ses 18 ans.

L’impression d’ORAS est celle d’un double échec : pourquoi n’a-t-il rien remarqué d’anormal chez son assistant ? Pourquoi celui-ci, malgré leur complicité, ne lui a-t-il pas parlé de son mal-être ?

Cet incident fait naître chez ORAS une introspection profonde. Il ressent le besoin de faire parler la spiritualité des choses, d’aller au-delà de la mécanique. L’âme seule le préoccupe. Il s’inspire alors d’un objet centenaire, offert par la mère de cet assistant, plusieurs années auparavant : un miroir aux alouettes. Un objet qui fascine et inspire ORAS depuis toujours : « J’ai toujours su au plus profond de moi-même qu’un jour je ferai quelque chose de cet objet ».

A posteriori, ORAS parlera de « convergence » pour définir cette période charnière : « A mon insu, il y eu une convergence d’influences, de vibrations, de lignes de force qui provoquèrent chez moi une prise conscience, un retour sur moi-même en tant qu’individu. C’est là tout le côté mystique de la création. »

Dans un premier temps, ORAS analyse en détails les proportions du miroir aux alouettes. Il réalise ensuite un dessin destiné à la fabrication des prototypes [1 mètre de large sur 50 cm de haut sur 25 cm de profondeur]. Les trois prototypes sont réalisés en usine, à partir de blocs en polyuréthane de 2 mètres de large sur 1 mètre de haut et 50 cm de profondeur. La découpe par fil d’acier chauffé est guidée par ordinateur, sur base des dessins fournis par ORAS. Une fois les trois prototypes réalisés, ORAS entame le dessin taille réelle [2 mètres de large sur 1 mètre de haut et 50 cm de profondeur]. Ce dessin 1/1, qui servira à la découpe des 14 pièces définitives, sera par la suite annoté/signé par ORAS et envoyé par poste à son assistant.

A cet ensemble de 13 pièces [qualifiées d’oiseaux], ORAS donne le nom de « Génération spontanée » en référence aux croyances antiques selon lesquelles la vie naîtrait spontanément, dans les eaux stagnantes. De par cet intitulé, ORAS exprime son attachement à la recherche de la spiritualité.

« Génération spontanée » est exposée pour la première fois à Luxembourg, en 1995, dans le cadre de Luxembourg, Capitale Culturelle de l’Europe. Les 13 oiseaux [13, chiffres porte-malheur] sont peints en blanc et disposés sur un tapis d’eau, recouvert de pétales de roses. Chaque pièce est placée sur un socle « négatif » [réalisé à partir des blocs initiaux après découpe] et tourne lentement sur elle-même. Sur chaque oiseau, ORAS a peint des lèvres rouges ainsi que deux yeux réalistes.

Par la suite, ORAS testera différentes manières de représenter les yeux : non figuratifs, en or, blanc en relief, … Cette recherche perpétuelle s’appliquera d’ailleurs à l’entièreté de l’œuvre [nombre, disposition, matière, couleur, …]. Un jour, ORAS ira même jusqu’à poser un soleil en or massif dans le creux de l’épaule d’un des oiseaux, comme symbole d’espoir. Pour ORAS, « il y a quelque chose d’insaisissable dans Génération spontanée ». Et d’ajouter : « A chaque fois que je suis face à cet ensemble, de nouvelles idées jaillissent. C’est comme si je pouvais aller partout et nulle part à la fois. Comme si je tentais, en vain, de percer le mystère de la vie et de la mort ».

Toujours dans ce même esprit d’expérimentation, 3 des 13 pièces ont été momifiées par ORAS à l’aide de toile de jute et sont toujours aujourd’hui exposées sur sa terrasse, au grand air.

Indéniablement, cette réalisation est bien différente des Mecano-Sculptures précédentes. Dans « Génération spontanée », c’est l’âme qui compte… plus que la mécanique. Ce que créé ORAS en 1987, ce sont treize fantômes de l’esprit. Etrangement, cette œuvre complexe [en ce qui concerne le processus de création] est peut-être la plus facilement assimilable par le public. Quoi qu’il en soit, elle amorce incontestablement dans l’œuvre d’ORAS un recentrage sur l’être en tant qu’individu spirituel.

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Romica Murareanu, Barbara Hahn.

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ANATOMIE DE L’EXTASE

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Anatomie de l’Extase, c’est l’histoire d’une rencontre… celle d’ORAS et de Romica Murareanu, qui deviendra son assistant en 1996.

Initialement, Anatomie de l’Extase consiste en sept Mecano-Sculptures de 7 mètres de long sur 2,50 mètres de large, destinées à être suspendues à l’aide de câbles dans de grands espaces comme des halls d’exposition, des halls d’aéroports, des églises, …

Afin de mieux sentir l’expression de la sculpture et son comportement au vent, ORAS et Romica réalisent un premier modèle réduit de 3,50 mètres de long sur 2 mètres de large . Suite à cela, ils prennent conscience des restrictions pratiques liées au caractère suspendu de la sculpture [obligation de plafonds élevés, impossibilité d’exposer en plein air, …] et réalisent un second modèle réduit, cette fois, fixé sur pylône.

L’avantage de cette solution est indéniable : les sept Mecano-Sculptures définitives pourront être exposées partout, sur les places publiques, en pleine nature, … Parallèlement, ORAS prévoit sur chacune des sculptures un crochet permettant la suspension par câble.

Une fois terminé, l’ensemble Anatomie de l’Extase symbolise la conquête, la migration, le voyage.

La rencontre entre ORAS et Romica est marquante. Pour la première fois, ORAS est face à un homme d’âge mûr et d’expérience qui maîtrise les techniques de construction, la mécanique de précision, les travaux sur tour et les principes d’électricité.

La collaboration devient vite fusionnelle entre l’artiste et cet homme qui parle à peine le français et ne connaît rien à l’Art. Outre un grand sens de la construction, Romica séduit ORAS par son élégance physique et morale [« une élégance innée » dira ORAS] et son implication totale dans les projets artistiques en cours. La confiance entre les deux hommes est totale. Et ce, même si ORAS doit de régulièrement réfréner les ardeurs de Romica, pour qui « TOUT devait être automatisé ».

Techniquement, le système mécanique utilisé pour Anatomie de l’Extase est partiellement similaire à celui des Sept Héros du Grand Paradoxe : roues dentées, chaînes et moteur électrique.

L’installation électrique consiste en un moteur de 24 volts alimenté par deux batteries de 12 volts, lesquelles se rechargent de manière autonome grâce à un moulinet placé à l’avant de chaque sculpture et entraîné par le vent.

A cela s’ajoute un astucieux jeu d’équilibre, de contrepoids et de porte-à-faux qui inspira à ORAS l’intitulé « Anatomie de l’Extase ». Et de préciser : « L’extase n’est pas immatérielle. C’est une réalité mécanique, tangible, structurée. »

Pour la première des « oiseaux migrateurs » comme il les appelle, ORAS rêve d’exposer dans la Salle des Pas Perdus, la zone publique centrale du Palais de Justice de Bruxelles. Pour des raisons financières, ce projet s’avère irréalisable. ORAS demande alors l’autorisation d’exposer les sept Mecano-Sculptures sur le terrain de l’aéroport de Grimbergen, face au vent. La réponse est positive. Le directeur de l’aéroport accorde à ORAS deux jours et une nuit d’exposition.

Une fois dans les airs, les sept Mecano-Sculpture d’Anatomie de l’Extase donneront l’impression de naviguer sur les vents […]

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Romica Murareanu, Barbara Hahn.

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VOYAGEUR INTERPLANETAIRE

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Nous sommes en 1990. ORAS finalise Eldorado [duquel seront issues par la suite les trois Stations Interplanétaires] lorsqu’il est contacté par l’agence de publicité de Perrier.

L’un des responsables de l’agence belge a découvert le travail d’ORAS via un reportage consacré à son œuvre dans l’émission Cargo de nuit [RTBF]. Il est immédiatement séduit par le caractère monumental, singulier, futuriste des Mecano-Sculptures et demande à rencontrer ORAS afin de discuter des différentes possibilités de collaboration.

Directement, ORAS saute sur l’occasion et leur expose un projet qui trotte dans sa tête depuis un moment : la conception et la réalisation d’un « gardien ». Ses interlocuteurs sont directement séduits.

ORAS propose alors d’illustrer son projet par un dessin. Le gardien fera 9 mètres de haut, pèsera 3 tonnes et demi et se déplacera par pas. Son oeil s’ouvrira et se fermera aléatoirement. Il sera destiné à se mouvoir le long d’une façade aveugle, au cœur de la ville. Pourquoi 9 mètres ? Et ORAS de répondre : « 10 est un chiffre imbécile… 7 est trop petit… 13 porte malheur… 9 est tout simplement magnifique ! »

L’équipe responsable de la communication de Perrier est de plus en plus enthousiaste et déclare « avoir trouvé l’endroit idéal » ! Il s’agit d’une des façades de l’Hôtel Albert, près de la Gare du Nord [Bruxelles centre]. Après plusieurs négociations, le gérant de l’hôtel décide toutefois de leur refuser la location de la façade. Et ce, par peur du bruit que pourrait engendrer le fonctionnement de la sculpture.

Alors que les responsables de l’agence partent à la recherche d’une façade adéquate, ORAS travaille à la réalisation d’un modèle réduit fonctionnel. Malheureusement, les refus de location se succèdent compte tenu des dimensions colossales de la Mecano-Sculpture : trop fragile, trop dangereux, trop central, …

L’équipe se décourage. ORAS propose alors un concept différent : la réalisation d’un portique destiné à supporter la Mecano-Sculpture. ORAS défend l’idée d’un « gardien itinérant », placé à l’entrée des grandes métropoles. « Un voyageur » précisera-t-il. « Un voyageur interplanétaire ».

En donnant à cette Mecano-Sculpture le nom de « Voyageur Interplanétaire », ORAS fait référence aux Portes du ciel. Et d’ajouter, imperturbable : »Pouvons-nous aujourd’hui imaginer une société fonctionnant sans portes ? Non ? Donc, je fais des portes ! » Et puis il y a l’idée du voyage, très importante pour ORAS qui aime affirmer que « sa vie est un grand rêve de voyage ».

C’est ainsi qu’il réalise un photomontage illustrant son projet de Mecano-Sculpture se mouvant dans un immense portique. Il va même plus loin et part à la recherche d’un sponsor. La firme LAYHER [qui fera les calculs de stabilité et soumettra à ORAS une offre de prix pour la structure tubulaire] est intéressée par le projet.

Un événement viendra malheureusement mettre un terme à ce élan d’enthousiasme généralisé. Un jour, sans avoir été prévenu au préalable, ORAS reçoit une enveloppe de l’agence parisienne. Cette enveloppe comprend une copie du dessin original d’ORAS sur lequel les responsables ont jugé bon d’ajouter sur l’œil du Voyageur Interplanétaire le logo « Perrier » en grand.

ORAS est fou de rage et se sent piégé. En effet, il était initialement convenu que la marque soit présente aux côtés de la sculpture et que Perrier se présente au public comme « sponsor d’œuvre d’art ». Or, le document reçu par ORAS est tout autre. Perrier s’approprie littéralement la sculpture ! Les discussions entre ORAS et l’agence parisienne se multiplient. Chacune des parties défend fermement sa position et ses intérêts.

ORAS décide alors qu’il ne travaillerait pas avec Perrier, et ce malgré les conditions financières alléchantes [contrat de 5 ans au terme duquel la sculpture reviendrait à l’artiste ou pourrait être rachetée par Perrier]. Il prône avec force la liberté de création et annonce à Perrier son refus de collaborer avec la marque.

Une décision difficile pour ORAS qui, encore aujourd’hui, se demande si il n’aurait pas dû accepter l’offre de Perrier. « J’ai dit non car j’ai trouvé cela impur à l’époque, j’en ai été malade très longtemps, je me suis senti baisé ! »

Voici donc ORAS, seul, avec « sous le bras » ses dessins et son modèle réduit du Voyageur Interplanétaire ! Une fois de plus, le hasard fait bien les choses. Hasard ? ORAS préfère parler d’opportunité car, comme il aime à le répéter, « c’est en se mettant en route qu’on est susceptible de faire des rencontres ».

Nous sommes en 1993. ORAS reçoit un coup de fil des responsables de la Ville d’Anvers. Ceux-ci préparent l’événement « Anvers, Ville Culturelle de l’Europe » et aimeraient exposer quelques-unes des Mecano-Sculptures d’ORAS.

Ce dernier les invite dans son atelier, dans lequel le modèle réduit du Gardien est particulièrement mis en valeur. Les invités tombent directement sous le charme du Voyageur Interplanétaire. Quinze jours plus tard, ils reviennent avec un sponsor… et un contrat !

Le sponsor est une firme anversoise spécialisée dans l’Industrie portuaire. La fabrication du Voyageur est entièrement prise en charge par ce tiers, à l’exception de l’œil, trop fin et trop complexe. L’oeil métallique de 400 kilos sera réalisé par ORAS, avec l’aide de son assistant de l’époque, Vincent.

Le Voyageur Interplanétaire est exposé pour la première fois à Anvers, en 1993, lors de l’inauguration de « Anvers, Ville Culturelle de l’Europe ». Le gardien de 9 mètres de haut s’y déplace par pas, le long d’une estrade [3 pas en avant, 3 pas en arrière et 1,50 mètre par pas]. Electriquement, le Voyageur Interplanétaire consiste en un gros moteur industriel de 380 volts avec réducteurs. Particulièrement imposant, les trois mètres de chaînes en triplex, d’un poids total de 150 kilos.

Parallèlement, le modèle réduit fonctionnel est exposé dans le prestigieux bureau central de la Compagnie Maritime Belge. Les Sept Héros du Grand Paradoxe fonctionnent, quant à eux, le long du port d’Anvers.

Comment réagissent les gens face à ce colosse de 3 tonnes et demi et de 9 mètres de haut ? Etonnement, la séduction est immédiate. Très vite, les passants s’approchent de la sculpture, s’y accoude, grimpe sur la patte, … ORAS parle d’un « géant débonnaire qui ne dégage aucune agressivité, qui ne fait pas peur… d’une force tranquille ». « Le Voyageur Interplanétaire est imperturbable, il regarde au-dessus de l’homme, il est le gardien du Cosmos et ne s’occupe pas de l’étroitesse d’esprit de certains humains. Il veille sur eux […] »

ORAS fait également la différence entre les Héros et le Voyageur : « Les Héros sont des guerriers, des conquérants… Le Voyageur est un doux rêveur, un romantique […] »

Ce projet n’a pas eu comme seule conséquence de mettre ORAS face à son intégrité d’artiste, il lui a également rappelé à quel point il aimait construire, trouver des solutions techniques, mettre « la main à la pâte ».

« J’ai le besoin viscéral de toucher, d’assembler, de travailler les matières premières… mais également de communiquer, d’échanger à propos d’une réalisation technique. » « Tout cela a quelque chose de magique ! » Le Voyageur Interplanétaire a été entièrement construit par une firme spécialisée, sur base des plans et instructions d’ORAS. Un luxe qui ne fait pas le bonheur de l’artiste-constructeur.

Le rêve d’ORAS ? S’approprier un hangar dans lequel il pourrait vivre au milieu de ses Mecano-Sculptures et continuer à construire avec l’aide de ses assistants […]

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Barbara Hahn, Vincent Lambert.

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GEOMETRIE VARIABLE

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Depuis toujours, ORAS se passionne pour les extensions et les mouvements à géométrie variable. Comment un objet qui fait deux mètres peut-il s’allonger au point d’en faire le double, sans altérer sa nature ? Ce principe d’extension, il décide de l’analyser et de l’exploiter dans une démarche artistique. Commence alors le cycle dit « à géométrie variable ».

L’étude du mouvement porte dans un premier temps sur des objets usuels tels que des lampes accordéon et des boîtes à outils déployables. Très vite, ORAS et son assistant décident de réaliser une maquette en carton leur permettant de tester le mouvement observé.

Pour l’aider dans la réalisation de dessins préparatoires, ORAS achète sur le marché aux puces tout ce qui touche de près ou de loin au principe de géométrie variable. Parallèlement, il repère dans Bruxelles une dizaine d’élévateurs à ciseaux qu’il observe longuement. Le but de cette observation : identifier et localiser les points de stress, de tensions ; comprendre où et comment les matériaux sont sollicités.

Cette phase d’observation et d’apprentissage est essentielle pour ORAS. Il est persuadé que, une fois le mouvement maîtrisé, « tout deviendra possible ». Il rêve déjà d’une Mecano-Sculpture à géométrie variable glissant sur la surface de l’eau. Un « monstre aquatique » qu’il aimerait voir fonctionner dans les anciens bassins du centre ville de Bruxelles.

Ce rêve devient réalité avec la construction d’un prototype. ORAS veut personnaliser le mouvement, le ramener à lui. Pour ce faire, il donne au prototype le nom d’Aquarius Complexus, en référence à son signe astrologique. « Les verseaux sont souples » précise-t-il. « Ils s’adaptent tout en restant fidèles à ce qu’ils sont. Géométriquement, les points fixes d’un verseau restent à égale distance. Leur personnalité ne change pas, c’est leur tempérament qui évolue. »

Le mouvement d’extension fascine ORAS. Son imagination s’emballe. Dans le cadre du passage à l’an 2000, il imagine pour la Ville de Bruxelles Station de mesure, un ensemble de trois instruments à géométrie variable, dédiés aux plans d’une ville imaginaire. Trois pèlerins porteurs d’un message aux générations futures. Et pourquoi ne pas les faire se mouvoir verticalement le long des façades ? Et pourquoi ne pas créer un portail dans lequel les pèlerins pourraient évoluer librement ?

C’est dans ce bouillonnement d’idées, un beau matin d’avril 1997, qu’ORAS reçoit une lettre l’invitant à participer au projet « Pérégrimobile » dans le cadre de l’Exposition Universelle de Lisbonne [Portugal]. L’occasion rêvée pour ORAS de concrétiser ses projets de Mecano-Sculptures à géométrie variable.

Il propose Peregrinus, qui sera livrée à Lisbonne en décembre 1997. Par ce fait, ORAS veut créer des carrefours, attirer l’attention. Et ça marche. Une année plus tard, la Ville de Roeselare invite ORAS à célébrer le passage au vingt et unième siècle. Le projet présenté est ambitieux : Terra Nova, une Mecano-Sculpture monumentale à géométrie variable grimpant à 20 mètres du sol, le long d’un câble suspendu.

Pour ORAS, Terra Nova rejoint l’esprit même des villes ultramodernes, obligées de s’élever dans les airs pour répondre à une expansion démographique galopante.

Le cycle dit de géométrie variable s’inscrit dans une évolution logique : fixes au départ bien qu’accomplissant une tâche [Phoenix], les œuvres d’ORAS se mettent en mouvement en balançant sur elles-mêmes [Gloria]. Suit la marche mécanique par pas des Héros et le caractère monumental du Voyageur, qui de ses neuf mètres de haut semble vouloir se rapprocher du ciel. Terra Nova, quant à elle, quitte pour de bon la terre ferme grâce au principe d’extension. Au sol, on parle de « navire céleste » […]

Conception et réalisation : Raphaël August Opstaele.

Avec la participation de : Romica Murareanu, Barbara Hahn.

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TERRA NOVA

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Terra Nova, à 70 jours du 3ème millénaire
Interview archive (Samedi 23 octobre 99)

Lieu : Atelier de Landen
Contexte : Propos recueillis entre 14h00 et 16h00, tandis que Raphaël August Opstaele fait fonctionner pour la première fois Terra Nova, Mecano-Sculpture à géométrie variable.

Préliminaires : Nous attendons l’arrivée du grutier. Les discussions portent principalement sur la manière de disposer la grue et sur l’angle avec lequel la sculpture grimpera le long du câble. La suite des événements a été planifiée à la lettre par l’artiste: la grue soulèvera légèrement le bloc moteur de manière à ce que les câbles puissent être placés autour des roues du transporteur. La sculpture sera alors soulevée, puis mise en marche. En fin de course, les moteurs s’inverseront pour faire remonter la sculpture. Et ainsi de suite, plusieurs fois, afin de vérifier la fiabilité du mouvement à géométrie variable. C’est seulement après une série d’aller-retour que les huit cônes seront ajoutés à l’ensemble, dont le poids total approchera alors une tonne. Ce mécanisme, Raphaël August Opstaele l’a étudié longuement, analysé sur base de croquis, expérimenté via un modèle réduit.
14h00 : arrivée du grutier…

Comment est née Terra Nova ?
Terra Nova résulte d’une évolution logique, de plusieurs années de recherches relatives au principe de géométrie variable. D’autres Mecano-Sculptures ont été réalisées selon le même principe, comme Peregrinus ou Aquarius Complexus. Déjà lors de la création des Sept Héros du Grand Paradoxe, j’avais été fasciné par la diversité des formes géométriques générées par le mouvement des articulations.

En quoi se différencie-t-elle du reste de l’œuvre ?
L’originalité de Terra Nova provient du fait qu’elle grimpe le long d’un câble suspendu. Je rejoins ainsi l’esprit même des villes modernes, obligées de s’étendre en hauteur pour loger la population. Il était important pour moi de concevoir une sculpture qui quitte le sol pour s’élever à la hauteur des toits. J’aime comparer cette sculpture à un navire céleste.

Pourquoi Terra Nova ?
Dans mon enfance, il y avait une parcelle de terre appelée Nieuwe Land, qui se trouvait à l’écart du village, plus loin dans les polders. Enfant, lorsque mon père me disait qu’on allait au Nieuwe land, c’était pour moi synonyme de voyage, d’expédition. Le concept de Nieuwe Land m’a accompagné toute ma vie.

Etait-il important de tester préalablement son mécanisme ?
Quelle que soit la sculpture, la phase de test est toujours primordiale. Pour Gloria par exemple, après un mètre, la sculpture a commencé à balancer plus que normal. Je me suis dit quelle allait basculer puis après quelques secondes elle s’est redressée. Le mouvement était parfait.

Cette Mecano-Sculpture paraît à la fois monumentale et légère comme une plume ?
Dans Terra Nova, le mouvement mécanique est transparent, il se base sur le principe de géométrie variable. En ajoutant les huit cônes sculpturaux, j’ai voulu donner à l’ensemble un certain volume et par ce fait même une puissance mystérieuse. J’ai volontairement raccourci les cônes afin de délimiter l’espace dans lequel allait se dérouler l’action.

Pourquoi Roeselare ?
Je suis avant tout un homme de voyage. Roeselare devait être inscrit dans mon parcours, comme l’ont été Middelkerke ou Vancouver. Je considère que l’endroit où j’expose devient le centre du monde, qu’il s’agisse d’un village ou d’un endroit prestigieux comme la Grand Place de Bruxelles ou la Place Saint Marc à Venise. L’important à mes yeux est que mes sculptures marquent un lieu, laissent une trace, deviennent en quelque sorte légendaires.

Comment le public réagit-il en règle générale ?
Avec le Mecano-Art, le choc des rencontres est inévitable, quel que soit le public. Certains s’arrêtent à cette confrontation et ne cherchent pas plus loin. D’autres semblent hypnotisés et veulent en savoir plus sur l’artiste et son œuvre. Et à ceux qui prétendent que mon travail est futuriste, je réponds que je suis en accord avec mon temps et que ce sont les autres qui sont en retard.

16h00 : Terra Nova fonctionne à merveille, le mécanisme est tel que l’avait imaginé Raphaël August Opstaele. Ma dernière question porte sur la démarche avec laquelle l’artiste a conçu cette sculpture, en accord avec le passage vers l’an 2000. Ce dernier insiste alors sur le fait que Terra Nova n’est pas une création occasionnelle, qu’aucune des Mecano-Sculptures n’est circonstancielle. Et de conclure par ces mots : Terra Nova n’a pas été réalisée pour le troisième millénaire… Terra Nova est le troisième millénaire !

Interview : Julie Opstaele

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